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Un Espace numérique de santé, pour quoi ?

Mis à jour : 29 août 2019

L’espace numérique de santé constitue l’un des éléments centraux de la feuille de route numérique d’Agnès Buzyn, qui a pour vocation de faire (enfin ?) entrer la France dans le monde de l’e-santé. Un concept qui suscite autant d’espoirs que d’interrogations.




Imaginez un portail numérique où le patient pourrait accéder simultanément à une messagerie sécurisée, à son compte Ameli ou à son dossier médical partagé (DMP), à des services de télémédecine ou de prise de rendez-vous en ligne, et à une multitude d’applications développées par le secteur privé et validées par les autorités sanitaires. Maintenant, imaginez que tous ces éléments disparates soient interopérables sans difficulté. Impossible, diront certains. Mais si l’on en croit la feuille de route « Accélérer le virage numérique », présentée par Agnès Buzyn au mois d’avril dernier, cet espace sera une réalité dès le mois de janvier 2022. Et il porte déjà un nom : « espace numérique de santé » (ENS).

« Il s’agira d’un contenant, un peu à l’image des stores que nous avons dans nos téléphones portables », explique Dominique Pon, directeur de la clinique Pasteur à Toulouse qui a co-écrit la feuille de route et qui vient tout juste d’être nommé responsable de la délégation ministérielle au numérique en santé. « Les développeurs pourront y publier leurs applications, et l’usager pourra ainsi trouver au même endroit tout un ensemble de services référencés », précise-t-il. Bien sûr, tous les services qui se trouveront sur l’espace numérique de santé ne seront pas développés par le privé. « Les services numériques socles, ceux qui sont communs à tous, doivent être portés par l’État, c’est sa juste place », affirme Dominique Pon, qui cite parmi ces services socles la carte de professionnel de santé (CPS) dématérialisée, la messagerie, le DMP, l’e-prescription…

Pour le Toulousain, l’ENS présente une immense avancée : celle de l’interopérabilité. « Nous savons que les choses ne vont pas se faire en un jour, mais si l’ensemble des acteurs de l’écosystème se met d’accord pour utiliser les mêmes socles et les mêmes plateformes, les logiciels pourront plus facilement s’interfacer les uns avec les autres », promet-il. On pourra par exemple imaginer qu’une application de suivi du diabète se trouve proposée sur l’ENS, où elle pourra chercher les informations pertinentes à la prise en charge du patient dans le DMP et ceux qui nécessitent une planification des soins dans l’application de prise de rendez-vous. Cette alléchante promesse a d’ailleurs un coût : l’étude d’impact de la loi de transformation du système de santé chiffrait l’investissement nécessaire à la mise en œuvre de l’ENS à 50 millions d’euros sur la période 2019-2022. Et c’est (entre autres choses) ce qui fait tiquer certains observateurs.


Pessimistes et enthousiastes


« Pourquoi la France est-elle le seul pays du monde où ce sont les technocrates qui sont chargés d’inventer les services numériques du futur ? », demande Philippe Ameline, consultant indépendant spécialisé dans les nouvelles technologies en santé. Celui-ci pointe le précédent du DMP, qui a englouti du temps et de l’argent pour, selon lui, aboutir à un simple « outil de gestion de documents qui n’est rien d’autre qu’un réservoir de PDF ». Mais Philippe Ameline met surtout en doute l’utilité même de la plateforme. « Prenons l’exemple de la prise de rendez-vous : à quoi sert-elle, puisque l’agenda personnel des utilisateurs ne se situera pas sur l’ENS ? attaque-t-il. L’homme moderne en ligne n’a pas une plateforme santé, une plateforme bancaire, une plateforme éducative... Il a un outil qui réunit tout cela. »

Ce pessimisme n’est cependant pas partagé par l’ensemble du monde de l’e-santé. Le Dr Guillaume Marchand, par exemple, président de France Digital Health (l’association qui regroupe les start-up françaises du secteur), affiche même un certain enthousiasme. « C'est un outil qui répond à un besoin : celui des usages, affirme-t-il. Imaginons qu’un patient cherche une information : prise de rendez-vous, renseignements sur l’offre de soins à domicile... quel que soit le service ou la région concernée, il pourra trouver la réponse dans l’ENS. » À ces avantages s’ajoutent d’après Guillaume Marchand ceux d’une saine compétition entre acteurs. « L’espace numérique de santé va donner le cadre le plus propice à des usages tournés vers les intérêts de l’usager, que ce soit du point de vue de l’éthique, de la sécurité, de l’expérience utilisateur », prévoit-il.

Reste la question du délai. Le DMP, lancé en 2004 et qui ne fait qu’émerger, est dans toutes les têtes. « Tout ne se fera pas en trois mois, admet Dominique Pon. Mais on peut raisonnablement se positionner à l’échelle de deux ou trois ans : les outils sont pour la plupart déjà développés, il s’agit désormais de les rendre compatibles entre eux. » Même optimisme du côté de Guillaume Marchand : « Il existe déjà des référentiels d’interopérabilité, explique l’entrepreneur. Il ne faut pas faire de procès de mauvaise intention à l'État, qui est réellement en train de se demander comment rendre les meilleurs services à la population. » Reste à savoir si cet optimisme est celui de l’enthousiasme ou celui de la raison.


Adrien Renaud

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