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La révolution silencieuse de l’aide à la prescription

Mis à jour : 29 août 2019



Expérience utilisateur, intelligence artificielle… Ces concepts, encore récemment inconnus du monde des logiciels d’aide à la prescription (LAP), sont en train de le conquérir progressivement. Une évolution qui doit beaucoup à l’irruption de nouveaux acteurs sur un marché jusqu’ici relativement fermé.


Discuter avec un médecin de son LAP, c’est dans la plupart des cas recueillir des griefs innombrables. L’ergonomie ? Pas terrible. Les alertes ? Trop fréquentes, ou alors pas assez, en tout cas jamais comme on les voudrait. Les mises à jour ? Ah, les mises à jour… tout un poème. Et pourtant, de nouveaux outils apparaissent progressivement sur le créneau de l’aide à la prescription. Ils sont même en train de discrètement bousculer le marché.

Prenons par exemple Synapse, start-up bordelaise fondée en 2017 qui se propose de « mettre l’intelligence artificielle au service de chaque prescription », et qui a fait parler d’elle en mars dernier avec une levée de fonds de 2,5 millions d’euros. « Synapse permet à l’utilisateur de poser une question en langage naturel, à l’oral ou à l’écrit, telle qu’il se la pose dans sa tête », décrit le Dr Clément Goehrs, co-fondateur et président de l’entreprise. « Il obtient une réponse fiable, à jour, la plus précise possible, et qui cite ses sources. »

Pour parvenir à un tel résultat, « les algorithmes de Synapse parcourent chaque nuit des dizaines de milliers de documents », peut-on lire sur le site de la start-up. Celle-ci met par ailleurs l’accent sur l’expérience utilisateur, promettant au prescripteur de lui apporter une réponse fiable et rapide sans bouleverser ses habitudes pour autant. Autant d’atouts qui permettent à Clément Goehrs d’afficher un nombre d’utilisateurs s’élevant à « plusieurs centaines de médecins et pharmaciens », au tarif de 30 euros par mois. Le Bordelais promet par ailleurs des annonces prochaines de partenariat avec plusieurs établissements de santé.


Requiem pour le médecin érudit


Mais Synapse n’est pas la seule start-up à proposer des outils d’aide à la prescription en dehors des canaux traditionnels. Dans une toute autre logique, 360Medics se positionne également sur le créneau. Créée en 2014, cette entreprise lyonnaise se présente comme « la plateforme qui réunit toutes les ressources et outils pour l’excellence des soins », selon les mots de son président, le Dr Grégoire Pigné. Parmi les outils et ressources en question, on trouve notamment la base médicamenteuse de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), ou encore différents outils d’aide à la prescription, spécialité par spécialité.

« Le médecin érudit est mort : la connaissance médicale progresse trop vite », estime Grégoire Pigné. « Nous proposons un service de gestion de la connaissance qui permet d’apporter une réponse fiable et précise aux questions que peuvent se poser les professionnels. » Le service est totalement gratuit pour l’utilisateur. « Nous travaillons avec les laboratoires pharmaceutiques », explique le praticien quand on l’interroge sur le modèle économique de son entreprise. « Nous leur proposons une promotion du médicament validée, transparente, intégrée et utile pour le soignant. »

Des éditeurs traditionnels bien protégés

Face à de telles offres, les éditeurs traditionnels de LAP pourraient avoir du souci à se faire. Ils sont pourtant protégés par la structure du marché. « La plupart des médecins n’ont pas véritablement le choix de leurs LAP », explique Julien Hody, chef de projet e-santé à l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) médecins libéraux d’Île-de-France. « C’est une décision qui est liée au logiciel métier. »

Ce spécialiste remarque d’ailleurs que lors des ateliers qu’organise l’URPS pour rapprocher les éditeurs des utilisateurs, le sujet des LAP ne fait pas partie des préoccupations principales des médecins. « Le principal problème de l’aide à la prescription, c’est l’interopérabilité », analyse Julien Hody. « Si les médecins ne peuvent pas plugger un nouvel outil sur leur logiciel métier existant, rares sont ceux qui vont l’adopter : cela leur demanderait beaucoup de temps. »


La meilleure défense…


Est-ce à dire que les éditeurs traditionnels n’ont aucun souci à se faire face à l’arrivée de leurs jeunes concurrents ? Pas tout à fait, et ils en sont bien conscients. « Nous voyons arriver les nouveaux entrants depuis un moment, et nous nous sommes préparés », explique le Dr Jean-François Forget, directeur médical de Vidal, l’un des leaders du marché. « Nous avons d’ailleurs différents travaux en cours exploitant les technologies d’intelligence artificielle, les données de vie réelle, etc. »

Vidal fait en effet tout pour rester à la pointe sur le front du numérique en santé. Jean-François Forget cite notamment un projet baptisé Pimpon et sélectionné dans le cadre du Health data hub, le programme gouvernemental visant à exploiter les potentialités du big data en santé. Son objectif consiste à «  estimer la prévalence réelle des complications liées aux interactions médicamenteuses afin d’identifier des alertes nécessitant une mise en valeur particulière du fait de leur impact », peut-on lire dans le descriptif du projet. « Nous espérons ainsi améliorer la pertinence des alertes et diminuer l’overaverting », explique Jean-François Forget.

Reste que du côté des nouveaux acteurs, l’ambition est clairement de prendre la place des éditeurs établis, quelles que soient leurs stratégies de défense. « Chez eux, les mises à jour sont faites à la main, par des pharmaciens qui lisent les documents, ce qui peut arriver à d’importants délais entre la publication d’une nouvelle information et son intégration dans le LAP », avance Clément Goehrs, de Synapse. Pour lui, si l’automatisation à 100 % n’est pas envisageable, « les modèles traditionnels ne sont pas non plus tenables dans les dix années qui viennent ». Seule certitude : la guerre des LAP aura bien lieu.


Adrien Renaud

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