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Les médecins face au défi de l’intelligence artificielle

Mis à jour : 30 août 2019



La médecine a longtemps vu l’intelligence artificielle (IA) au mieux comme un rêve lointain de thérapeutique universelle, au pire comme un épouvantail incertain risquant de remplacer le bon vieux praticien des familles. Mais le progrès technologique a peu à peu modifié ce regard distancié : face au déferlement annoncé de l’IA, les médecins vont devoir se préparer à changer… de gré ou de force.


Avec une régularité métronomique, les publications montrant que le médecin n’a pas forcément le dessus sur l’IA paraissent les unes après les autres. En 2017, Nature publiait un article décrivant un réseau de neurones capable de reconnaître des images de carcinomes et de mélanomes aussi bien qu’un panel de 21 dermatologues. En mai 2018, la revue Annals of Oncology annonçait qu’une IA avait correctement identifié 95 % des mélanomes dans un échantillon de 100 images, quand un groupe de 58 spécialistes n’en reconnaissait que 87 %. Et en janvier 2019, des chercheurs de l’université de Californie déclaraient dans Radiology avoir mis au point un algorithme permettant de détecter la maladie d’Alzheimer six ans avant qu’un diagnostic clinique ne soit posé par un humain.

Cet échantillon (partial et non-exhaustif) de publications concernant des dispositifs expérimentaux ne doit pas faire croire que l’IA reste confinée dans les laboratoires de recherche. Les algorithmes commencent en effet à se tailler une place dans la pratique clinique de tous les jours. En avril 2018, la Food and Drugs Administration (FDA), gendarme de la santé aux États-Unis, a ainsi autorisé un dispositif médical baptisé IDx-DR. S’appuyant sur une IA, celui-ci permet de diagnostiquer la rétinopathie diabétique, et constitue le premier logiciel autorisé à établir un diagnostic, sans qu’un médecin ne pose lui aussi ses yeux sur l’image.


La mort du médecin, vraiment ?


La question qui se pose immédiatement, bien entendu, est celle de la place du médecin dans un monde dominé par les algorithmes. Sur ce sujet, deux visions s’opposent. La première, rassurante, veut présenter le rôle de l’IA non pas comme se substituant à celui du praticien, mais lui venant en aide. « Est-ce qu’il va y avoir des gens au chômage ? La réponse est non », tranche le Pr Bernard Nordlinger, chirurgien et coordonnateur avec le député et mathématicien Cédric Villani de Santé et intelligence artificielle, ouvrage collectif paru en 2018. Dans un chapitre de ce livre, Jean-Patrick Lajonchère, directeur de l’hôpital Paris-Saint-Joseph, abordait tout spécialement la question des ressources humaines. « Il ne s’agit pas de remplacer l’intervention humaine, crainte omniprésente, mais de la compléter, de la guider, de la rationaliser et d’en garder la trace », écrivait-il.


Une armée de chômeurs déçus ?


Face à ce credo optimiste se dresse une vision plus alarmiste de l’avenir professionnel des médecins. « Avec l’IA, il va falloir revoir la panoplie et la hiérarchie des professionnels de santé », avertit le Pr Guy Vallancien, urologue, qui a écrit plusieurs ouvrages sur la question du progrès technologique en médecine. « L’ère du tout médical, avec un médecin roi qui fait tout et ordonne tout, c’est fini. » Et l’ex-chef du département d’urologie à l’Institut mutualiste Montsouris d’ajouter une préconisation à contre-courant des modes de pensée actuels. « Je pense que les médecins doivent être moins nombreux », lance-t-il. « Ceux que l’on forme actuellement sortiront en 2030 : où en sera-t-on alors de l’IA, de la robotique, des transferts de tâche ? On risque de créer une armée de chômeurs déçus… »


A front renversé


Bien sûr, les oppositions sont moins tranchées qu’il n’y pourrait paraître. Quand on demande à Jean-Patrick Lajonchère si le rapport complémentarité entre homme et IA, dont il se fait l’avocat, pourrait résister aux réalités économiques, il avoue qu’il ne peut rien assurer. Que se passerait-il par exemple si un directeur d’hôpital confronté à des restrictions budgétaires extrêmes était soumis à la tentation de sacrifier l’empathie du soignant au profit de l’efficience de la machine ? « Si l’on veut avoir un minimum d’honnêteté intellectuelle, on doit reconnaître que nous n’avons pas de garanties », répond le patron de l’hôpital Saint-Joseph.


Pour choisir un traitement, tapez 2


Guy Vallancien, de son côté, rappelle que dans bien des situations, le patient aura besoin d’explications fournies par un médecin en chair et en os. « Imaginez la scène du malade qui converse avec son assistant vocal dernière génération », écrit-il dans A l’origine des sensations, des émotions et de la raison, son dernier ouvrage paru en 2019**. « Le malheureux s’entend dire "Bonjour, après analyse de vos examens, vous avez bien un cancer de la prostate. Pour recevoir le compte rendu de votre biopsie : tapez 1. Pour choisir un traitement : tapez 2, pour accéder à un conseiller : tapez 3". Que fera le patient ? Il appuiera immédiatement, aussi paumé que fébrile, sur le bouton 3. » Et l’urologue de poursuivre : « Lorsque l’intelligence artificielle lui expliquera qu’il a 90,1 % de chance de guérir en optant pour la chirurgie et 89,9 % en acceptant une irradiation, qui l’aidera à choisir ? Le médecin avec son expérience, bien sûr ! »


L’humain avant tout


Le verdict est donc tombé, l’IA n’est pas le futur assassin du médecin. Mais elle va tout de même bousculer la profession, et toutes les spécialités ne seront pas logées à la même enseigne. « Les récentes avancées de l’IA laissent à penser que les professions médicales les plus impactées seront les spécialités basées sur l’analyse de signaux et d’imagerie médicale (radiologie, dermatologie...) », indiquait en 2018 le rapport Villani, commandé par le Premier ministre afin de définir une stratégie nationale et européenne en matière d’IA (voir encadrés). « En revanche, les compétences d’orientation, de coordination, d’explication et d’accompagnement du patient se révéleront probablement plus résilientes. »

Reste à savoir si les futurs médecins sont préparés à une telle révolution. Et à en croire les médecins impliqués sur la question, la réponse est plutôt négative, du moins pour l’instant. Bernard Nordlinger en appelle par exemple à une réforme de la formation des soignants. « Il faut que les universités, mais aussi les écoles de paramédicaux, permettent d’acquérir une double compétence », avance-t-il. Guy Vallancien, moins mesuré, estime qu’il est nécessaire d’opérer une véritable révolution de la formation médicale. « Il faudrait moins s’occuper du cycle de Krebs, et davantage de la relation humaine, des neurosciences, des biais cognitifs », avertit-il. « Il ne s’agit pas d’apprendre à coder, mais de comprendre la complexité de ces systèmes. »

Dans A l’origine des sensations, des émotions et de la raison, le PU-PH estime que la formation doit notamment insister sur les techniques de consultation. « A l’avenir la décision du choix d’un traitement et si besoin sa réalisation feront intervenir des machines numériques d’une efficacité toujours plus remarquable me dépossédant du savoir pour me laisser cultiver l’expérience et l’écoute », écrit-il. « En effet, l’essentiel de mon métier de médecin et le plus émouvant reste l’art de la consultation. » Et il faudrait selon lui que les cursus se mettent à jour rapidement pour intégrer les nouveaux paramètres. « Sans une remise complète en question de notre formation, les médecins seront demain des professionnels un tiers infirmier, un tiers technicien et un tiers empathique formés en quatre ans », avertit-il.


Big is beautiful


Mais la formation n’est pas le seul domaine à réformer pour préparer notre système de santé à l’arrivée de l’IA. Antoine Malone, directeur Projets-innovation à la Fédération hospitalière de France (FHF), estime par exemple que le tissu professionnel lui-même doit gagner en maturité. Dans une conférence organisée en décembre dernier par l’éditeur Elsevier, il remarquait en effet qu’en France, une grande partie des soins est effectuée dans des structures de très petite taille, voire dans des cabinets individuels où les praticiens « travaillent souvent seuls, parfois sans secrétaire ». Dans ces conditions, difficile d’imaginer des progrès spectaculaires dans le domaine de l’IA.

« Il est tout de même plus simple de faire tourner des outils d’aide à la décision quand le médecin est au minimum dans un cabinet de groupe avec 25 employés », estime le représentant de la FHF. Celui-ci remarque que les leaders américains de l’IA tels que Geisinger, Kaiser Permanente ou Intermountain sont tous de grosses structures de plusieurs milliers de salariés disposant de « la capacité de produire avec constance d’excellents process avec un excellent niveau de qualité ». Rien de tel en France qui, en plus d’être handicapée par ses établissements de petite taille, souffre de son historique fracture ville-hôpital. « Tout est donc à créer », estime donc Antoine Malone qui remarque toutefois que « l’intérêt des cliniciens pour une telle approche est énorme, ce qui est encourageant ». Reste à traduire l’intérêt en projets concrets ! ■


Adrien Renaud


* Santé et intelligence artificielle, sous la direction de Bernard Nordlinger et Cédric Villani, CNRS Éditions, 2018

** A l’origine des sensations, des émotions et de la raison : J’aime donc je suis, L’Harmattan, 2019

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